Avortement

Publié le par Nathan

 

A New York les enseignes se font et se défont en un claquement de doigts. Le temps que vous tourniez la tête suffisait à ce que le Mac Donald's de la 64ème Rue soit remplacé par un restaurant Tibétain. La Fin du Monde était apparue comme ça, club parmi les clubs qui ont la chance de connaître un vif et bref succès avant de disparaître à leur tour. Les New Yorkais sont très volatiles, et surtout, les New Yorkais ne sont jamais vraiment satisfaits.

 

Duane Stuyvesant faisait partie de ces hommes manipulant les cours de l'argent mondial entre 9 et 19h, près de 355 jours par an. Il avait un dressing rempli de costumes Armani et de chemises Ralph Lauren. Il avait un loft à SoHo, une demi-douzaine de cartes de crédit et environ vingt-et-un mille fois plus de cheveux sur la tête grâce aux soins et produits capillaires qu'il s'offrait régulièrement, au même titre que ses manucures bi-mensuelles. Duane Stuyvesant était l'archétype même des gens qu'on croisait à la Fin du Monde cet automne-là. La part féminine des noctambules du club était assurée par quelques dizaines de modèles squelletiques dont la vue seule frôlait l'insupportable. Jylle était l'une d'entre elles. Elle venait de Los Angeles, ce qui étai un fait rare puisque généralement, les filles qui disaient venir de Los Angeles étaient en fait originaires du Maine ou de l'Arkansas. Jylle, elle, était vraiment née à L.A. Comme l'indiquait d'ailleurs son pseudonyme parfaitement ridicule dans n'importe quelle autre ville d'Amérique, dont New York, mais personne ne lui en faisait la remarque parce qu'elle avait un visage parfaitement dessiné et des jambes à se pâmer, en plus du fait d'être la nouvelle égérie d'Hermès. Ce qui, généralement, il faut bien le reconnaître, allait toujours de paire. Bref, Jylle était venue passer un morceau de sa soirée à la Fin du Monde. Et sérieusement, la Fin du Monde l'emmerdait. Elle ne remarqua ni Duane ni personne d'autre quand elle y entra encadrée par ses deux agents et par une connaissance elle aussi mannequin, qui avait sa propre brochette de larbins sur les talons. Duane, lui, trouva à Jylle quelque chose de différent, mais qui n'était certainement pas son apparence physique. Il ne parvint à définir de quoi il s'agissait qu'aux alentours de vingt-trois heures trente, quand le corps émoussé par l'overdose du modèle fut découvert en plein milieu des toilettes.

 

Les toilettes de la Fin du Monde.

Jylle avait de l'humour.

 

Après ça, le club continua à surfer sur le succès comme si rien ne s'était passé pour finalement être remplacé par une succursale Hermès trois semaines après. C'était un hasard total, et personne n'y fit jamais la moindre allusion, pas même Duane qui avait d'autres problèmes plus importants à régler. Il avait bu trop de Margaritas ce fameux soir et avait confirmé par SMS une opération banquaire suicidaire. Les titres de The Economist en parlèrent dès le lendemain, parce que la nouvelle avait fait beaucoup rire ses collègues de Wall Street qui ne voyaient là qu'une chance pour eux-mêmes de monter d'un cran dans la hierarchie.

Duane avait fait perdre 45 millions de dollars à une boîte de publicité à cause de ce mauvais placement parfumé à l'éthanol. Son boss l'envoya travailler huit mois dans le fin fond du Nebraska. C'était pire que de le virer, puisque lorsqu'il revint à New York, Duane avait été tout simplement évinscé du système. Dépassé par l'évolution qui s'était fait sans lui. Exactement comme le MacDonald's de la 64ème, ou comme les agents de Jylle : il n'avait rien vu venir.

 

 

                                                                                                  


 

 

J'ai hésité, mais finalement, j'ai gardé cette version : Pieces from the hole

Publié dans Dyslexie western

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