Road to ruins

Publié le par Nathan

Le plic plic continu de l’eau qui gouttait du plafond le rendait dingue. Il avait naïvement cru qu’à force il ne l’entendrait plus, mais tu parles, c’était pire. L’eau était partout ; elle suintait des murs, imbibait ses vêtements, et il était enrhumé en permanence depuis qu’ils avaient décidé de se planquer dans cette cave de merde. Quand il pleuvait, c’était pire. L’évacuation déconnait et il y avait dix centimètres de flotte sur le sol. Shane avait rafistolé les étagères branlantes qui se trouvaient là avant leur arrivée pour qu’ils puissent dormir en hauteur sans se casser la gueule, mais le bois pourrissait à vue d’œil.
Assis sur la table trônant au centre de la cave, les jambes ballantes, Shane renifla et observa son pistolet sans le voir. Il venait de passer une heure à le nettoyer et il brillait presque, noir et inutile. Plus assez de balles disponibles pour pouvoir s’en servir souvent. Cela dit, ils avaient de la chance pour le moment ; depuis leur arrivée dans ce bled moisi ils n’avaient pas encore croisé plus d’une dizaine de morts-vivants. Malgré tout ils étaient les seuls êtres humaines présents, lui et les deux autres mecs qui partageaient sa cave.

Quand tout cela avait commencé, l’infection, ils vivaient encore tous à Glasgow, qu’ils n’avaient pour ainsi dire jamais quittée. Shane vivotait en revendant un peu de drogues dures et de cachetons, ce qui lui conférait un cercle social assez glauque dans son ensemble. Il ne s’était jamais destiné à quelque chose de plus glorieux. L’ambition ne faisait pas partie de ses compétences. Mais ce n’est pas pour autant que la situation lui convenait. Nul à l’école au début et incapable de garder un boulot après, il était intimement convaincu qu’il ne serait jamais bon à quoi que ce soit, et la suite de sa vie sembla décidée à le lui confirmer année après année. Rejeter la faute sur son enfance bancale pourrait être envisageable, mais c’est sans connaître le personnage ; Shane a toujours rejeté la moindre once d’autorité et le respect des règles lui est totalement sibyllin, et son existence toute entière semble passablement dénuée de sens. Inconsciemment mais peut-être à cause de ça, il entreprit de se recréer très jeune une vie de famille calquée sur le schéma ordinaire que l’on peut s’en faire. Il mit en cloque une ex-camée de sa connaissance et il avait à peine vingt-deux ans lorsque son fils vint au monde. Luke. Bien que ce dernier soit dès lors la plus grande source de joie qui exista dans sa vie, Shane continua ses activités frauduleuses. Mieux, il les intensifia, le besoin de revenus étant exponentiel du nombre de bouches à nourrir. Trois ans après, c’était au tour de Simon de venir au monde.

- C’est nous.

Sortant de sa rêverie, Shane releva la tête. Wade et Bone étaient de retour dans la cave, le premier tenant son fusil de chasse et le second un sac poubelle qui devait contenir le résultat de leur ronde.

- A bouffer ? demanda Shane en se penchant pour ranger soigneusement son TEC-9 dans son sac, calé entre deux t-shirts délavés.
- Nein, fit Bone en posant ses affaires sur la table.
- Vous faites chier.
- T’avais qu’à y aller, toi.

Ca ne servait à rien de s’engueuler. Mais de un, quand on crève de faim, on se fiche de ce qui est vraiment utile ou pas. Et de deux, c’était dans sa nature profonde, de toute façon.
Shane sauta sur ses pieds et alla déchirer le sac poubelle. A l’intérieur, des morceaux de savon.

- Vous vous foutez de ma gueule ?

Wade avait posé son fusil contre le mur, et il pivota vers les autres, l’air mécontent.

- Il commence à faire nuit. On est allé à dix rues d’ici, on a fait des tonnes de maisons, y avait rien.

Jusqu’ici, ils survivaient en pillant doucement le super-marché du coin. Mais ils y avaient été surpris par deux zombies la semaine précédente, et ils avaient décidé de laisser passer un peu de temps avant d’y remettre les pieds. Seul problème, les gens qui avaient fuit ce bled avaient probablement emporté avec eux tout ce qu’ils possédaient de comestible. La situation devenait problématique. Un peu trop pour Shane d’ailleurs. Il avait tellement faim qu’il n’arrivait plus à dormir, et il péta un câble. Quelques minutes plus tard, les trois hommes prenaient la direction du super-marché, Shane devant et les deux autres remâchant leur colère à l’arrière.

A Glasgow, Shane était une sorte de leader au sein de son équipe de potes désœuvrés. Peu être un peu moins con que les autres et très certainement plus nerveux, ils n’étaient pas très nombreux à essayer de lui chercher des ennuis. Wade et Bone faisaient partie de cette troupe éparse. Chômeurs et alcoolisés six jours sur sept. A eux deux, ils cumulaient une tonne de connerie à la minute. De la connerie pure, gratuite et méchante. Ils s’achetaient leurs cannettes après avoir racketté des gamins et effrayé des nanas, et passaient leurs nuits à glander devant leur télé ou à se pinter sur un trottoir du centre-ville. Shane les avait toujours trouvés répugnants. Mais ils étaient souvent utiles. Pour les cambriolages, par exemple. Allez savoir comme il avait appris ça, mais Wade n’avait pas son pareil pour forcer les serrures.

Tchak.

Le verrou craqua et la porte pivota sur ses gonds. Après un dernier coup d’œil vers le parking désert, Shane et les deux autres pénétrèrent dans la réserve. Ils n’étaient encore jamais entrés par là. La poussière se soulevait sous leurs pas et le faisceau de la lampe de poche balayait les étagères métalliques alors qu’ils avançaient à la file indienne, aussi silencieux que possible. Le corps humain est capable de puiser une énergie insoupçonnée, parfois, et Shane avait arrêté de trembler, tant son attention était à présent monopolisée par leur recherche nocturne et désespérée. Il semblait qu’ils avaient bien fait, puisque des boîtes de conserve intactes apparurent un peu plus loin.

- Oh putain yes, soupira Wade avec soulagement, et ils s’approchèrent tous pour remplir leurs sacs respectifs.

Ils l’avais compris, pourtant, que dans le monde qui était désormais le leur, il ne fallait jamais baisser sa garde. Trois zombies surgirent de l’ombre, renversant les boîtes et faisant basculer l’étagère. Shane fit un bond en arrière, et le faisceau de sa lampe lui montra Bone hurlant aux prises avec l’un d’eux. Un coup de feu fit vibrer l’air. Wade rechargea aussitôt et tira encore, une fois, deux, à l’aveugle. Les corps tombèrent. Les zombies, Bone, des crânes éclatés et de la cervelle.

L’épidémie s’était rependue deux ans plus tôt. Très vite, un peu trop vite pour qu’on puisse s’y préparer.  Quand elle atteignit Glasgow, ce fut fulgurant. Shane était sorti. Il vit la vague arriver et les gens se faire bouffer en pleine rue. Ceux qui balançaient leurs potes en arrière pour avoir une chance de s’enfuir. Pire encore, peut-être, un homme qui arrachait le bébé des bras d’une femme pour le jeter sur les zombies et avoir lui-même une chance de s’en sortir. Il se fit bouffer quand même. Shane courut jusque chez lui. Il n’était pas comme ce mec. Ses gosses, il allait les sauver.

- Tu l’as buté, putain !

La faim s’était envolée. Wade baissa son arme.

- Il était foutu de toute façon, répliqua-t-il. Et il s’approcha pour finir le boulot, éclatant ce qui restait du crâne de Bone à coups de talons.

Vomir ne sert à rien quand on a rien dans le ventre. Shane détourna les yeux.

Ses gosses, il les aimait. Leur mère aussi, elle devait les aimer. C’est sûrement pour ça qu’elle les avait tués eux avant de se tuer elle. Personne ne souhaite à ses enfants de survivre dans un monde où les morts-vivants déambulent dans les rues et dévorent les gens. Mais c’était trop brusque et trop violent pour que Shane le comprenne.
Il ferma la porte. Allongea les corps dans le salon. Et il resta là. On entendait rien à part les râles et les cris, par la fenêtre. Quand il les vit se relever, il cru qu’il était mort lui aussi. Mais la vérité était bien pire que ça.

- On se casse.

Wade jeta son sac sur son dos et s’éloigna sans un regard en arrière. Shane se pencha pour ramasser une barre de fer qui traînait par terre.

- On va pouvoir tenir deux fois plus de temps, avec ce qu’on a ramassé. Ce gros con, de toute façon, il bouffait trop.

Shane leva la barre et il frappa de toutes ses forces sur le crâne de Wade. L’homme s’écroula. Il le frappa encore, brisant les os, éclatant son visage jusqu’à en faire de la purée.

Quand ses fils et sa copine s’étaient relevés, il n’avait pas mis longtemps à comprendre ce qui leur arrivait. Et il les avait explosés. Comme Wade. De gros coups de batte dans le crâne. Il les avait réduits en miettes en hurlant, ravagé par la haine et la tristesse. Et puis, il était parti.

Seul.

Publié dans Dyslexie western

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