Tipperary

Publié le par Nathan

Les verres s'entrechoquent et on ne boit pas de champagne mais du Porto, parce que le Porto, surtout le blanc, c'est quand même vachement meilleur. Le sapin a été mis en place l'après-midi même, sans précipitation et sans attente. La magie qui entourait Noël s'est dissipée avec les années, nos listes de cadeaux sont des prétextes à expression artistique foireuse et ne contiennent rien qui nous ferait vraiment envie, de l'argent, une vie trépidante, un trésor à trouver ou une bonne dose de drogues dures à s'injecter directement dans les veines par le bout des doigts. Il ne s'agit pas de faux-semblants mais d'un rassemblement annuel indispensable, un relâchement sensé faire du bien, qui sert surtout à oublier ce qui ne va plus. Ensemble. Mais moi, je ne peux pas oublier.

On entend les Pogues un peu fort et c'est à ce moment précis, après le repas, ou tout le monde se met à sautiller et à se prendre dans les bras en chantant et en riant, totalement alcoolisé, que je me tourne vers mon père. Il ne sait rien. Du moins pas encore, et pas de moi. Mais ma mère a déjà du lui en parler, parce qu'il me fait un pauvre sourire, renifle et me dit "Tu vas souffrir."

 

Tu vas souffrir.

 

A cause du doute. De l'absence qui ronge. De l'incertitude moisie. La peur de l'avenir, l'angoisse qui réveille la nuit, le sevrage forcé. L'incapacité de manger quoi que ce soit, les kilos que je n'ai pas et que je vais pourtant perdre. Les jours qui vont s'étirer, inlassablement, rallongeant toujours le supplice de quelques heures ou de quelques minutes de plus avant d'avoir un signe. Le manque, ce manque profond et inimitable. Ma confiance, si immense qu'elle avalait les montagnes et qu'on a martelée à coups de burin. Ses miettes qui se recollent comme elles le peuvent dans l'attente, dans l'espoir infime mais persistant qui m'empêche encore de me jeter sous un train. L'envie d'y croire toujours, et le désespoir évident scotché à l'image de ce qui sera la suite de ma vie, si jamais Elle en sort. Si jamais tout est fini. Si jamais. Jamais. Jamais. Jamais. Jamais. Jamais. Non. Alors c'est ça qu'il a voulu dire, avec son sourire chargé de peine de Noël, son sourire chargé de peine pour moi et mon infortune, mes croyances piétinées, mes rêves mâchés et crachés dans des sarbacanes comme de vulgaires boulettes de papier, son sourire rien que pour moi qui disait tout ça et en même temps "On y peut rien, fils. Je sais. Je comprends. Il ne faut pas chercher à être le plus fort. La souffrance va te bouffer quoi qu'il arrive."

 

 

En même temps mon amour, tu me diras, il était bourré...

Publié dans Hypoglycémie

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Lcrn 15/01/2012 19:37

Je peux dire que je comprends, leider. Ça fait deux ans que je traîne Tu derrière moi comme une casserole...

Nathan 22/01/2012 18:13



En plus c'est bruyant, les casseroles.



Dawn Girl 11/01/2012 11:59

Ah quand tu parlais de pause, je pensais que tu parlais du blog. Je suis confuse !

Nathan 11/01/2012 13:07



D'un autre côté, comment savoir ? On peut dire que tout est en stand by en ce moment, un blog ne reste qu'un détail, mais celui-ci tient sans doute aussi sur un fil.